I. Introduction
« Les défis climatiques sont les défis financiers de demain. » Cette phrase d’António Guterres, secrétaire général de l’ONU, résonne aujourd’hui plus que jamais : à mesure que les catastrophes naturelles se multiplient, les risques climatiques s’imposent comme une menace directe sur la stabilité financière et le risque de crédit.
Les risques climatiques désignent les probabilités et les conséquences potentielles des événements climatiques extrêmes ou des changements climatiques à long terme sur les systèmes naturels et humains.
Ils englobent des phénomènes tels que les impacts des changements réglementaires et technologiques, les inondations, les sécheresses, la montée du niveau de la mer, qui ont pour conséquences :
-
- Dommages matériels,
- Pertes économiques,
- Impact sur la santé et la sécurité des populations.
Ils peuvent être divisés au sein de trois catégories :

Impact financier et économique des changements vers une économie à faible émission de carbone.
Exemples :
changements dans les prix des énergies fossiles et renouvelables, augmentation des coûts de conformité aux nouvelles régulations environnementales, évolution des préférences des consommateurs vers des produits plus durables.

Impact direct des événements climatiques extrêmes et des changements climatiques sur les infrastructures, les écosystèmes et les populations.
Exemples :
hausses des températures, inondations, sécheresses, tempêtes, montée du niveau de la mer.

Impact financier et économique lié aux actions en justice ou aux réclamations contre les entreprises, les institutions financières ou les gouvernements, accusés d’avoir contribué au changement climatique ou de ne pas avoir pris les mesures nécessaires pour le prévenir ou s’y adapter.
Exemples : poursuites pour dommages causés par les émissions de gaz à effet de serre, litiges liés à une communication trompeuse sur les engagements climatiques (greenwashing), responsabilités juridiques pour non-respect des normes environnementales.
Les risques climatiques n’ont cessé d’évoluer au fil des décennies, influencés par des changements environnementaux et des politiques internationales. Un retour en arrière permet de mieux saisir la manière dont ces risques se sont inscrits, progressivement, dans les préoccupations économiques et financières.
Les premières recherches scientifiques sur le risque climatique datent du XIXème siècle, à la suite de la Révolution Industrielle. Les recherches s’intensifient fin XXème siècle, marqué par la création du GIEC en 1988.
Premier traité international sur le climat : stabiliser les concentrations de GES. Cadre adopté par ~198 pays, réunions annuelles des COP.
Accord juridiquement contraignant engageant 195 parties (194 États + UE) à limiter le réchauffement bien < 2°C et poursuivre 1,5°C.
Cadre global de 17 objectifs, dont l’ODD 13 dédié à l’action climatique.
Obligations de divulgation d’informations ESG pour les grandes entreprises (durabilité, risques, politiques).
Langage commun pour la finance verte (taxonomie, indices bas carbone, intégration durabilité dans les risques).
Transparence renforcée des produits financiers (art. 6/8/9), obligations de reporting et prise en compte des PAI.
Les superviseurs cherchent désormais à intégrer le risque climatique dans la réglementation prudentielle, mais n’imposent aucune exigence en capital. Cependant, ils ont plusieurs attentes vis-à-vis des institutions financières notamment sur l’environnement économique, la stratégie organisationnelle, le cadre de gestion des risques ou encore l’analyse de scénarios et de stress test.
Réglementation prudentielle bancaire
Actuellement :
- La réglementation peine à intégrer les risques climatiques.
90% des plus grandes banques européennes possèdent un portefeuille d’actifs non aligné avec les objectifs de l’Accord de Paris, ce qui les expose à un risque de transition élevé (BCE).
Prochainement :
- Proposition d’augmenter les exigences en capital pour les actifs fossiles rejetée lors de la révision de Bâle III (janvier 2023).
- Possibilité d’un cadre régulateur spécifique à l’avenir.
Réglementation prudentielle assurantielle
Actuellement :
- L’EIOPA (2022) encourage l’intégration des scénarios climatiques dans l’ORSA pour améliorer la gestion des risques climatiques.
- Ces risques sont pris en compte dans l’évaluation des risques, les scénarios et le profil de risque.
Prochainement :
- Révision de Solvabilité II pour intégrer des mesures liées au « risque de durabilité ».
Par ailleurs, la réglementation sectorielle s’adapte pour encadrer plus strictement les industries les plus exposées aux risques climatiques :
Taxe carbone (France)
- Taxe sur les émissions de CO₂ des combustibles fossiles (carburants, fioul, gaz naturel).
- Encourage la réduction des émissions et l’adoption d’alternatives propres (principe « pollueur-payeur »).
Quotas d’émission
- Système d’échange imposant un coût aux émissions de CO₂ des industries réglementées.
- Prix du quota CO₂ : 37,45 € (février 2021) → près de 90 € (mars 2023).
Autres réglementations
- Normes d’efficacité énergétique pour le bâtiment (RT 2012).
- Normes d’émission de CO₂ pour les voitures.
Ainsi, la prise en compte des risques climatiques et l’évolution des régulations, tant prudentielles que sectorielles, sont devenues essentielles pour garantir la stabilité financière. Dans cet article, nous présenterons les grandes lignes des risques climatiques, en particulier le risque physique et le risque de transition, les méthodes permettant de les évaluer ainsi que les principaux scénarios macroéconomiques associés.
II. Risque Physique et de Transition
Le risque physique mesure l’impact direct du changement climatique. Il peut être catégorisé en deux types de risque physique :
-
- Risques chroniques : correspondent aux risques qui résultent de changements graduels (hausse des températures, élévation du niveau de la mer, …).
- Risques aigus : correspondent aux risques d’occurrences d’évènements météorologiques extrêmes (sécheresses, inondations, tempêtes, …).
Ces risques peuvent entraîner des conséquences directes sur le capital physique (dégâts matériels ou destruction), entraîner un dysfonctionnement de certaines infrastructures, mais aussi entraîner des conséquences progressives mais potentiellement graves pour les écosystèmes, l’agriculture ou d’autres aspects de la vie quotidienne. Ainsi, cela peut également entraîner des conséquences sur le secteur financier, telles que la dépréciation des actifs financiers, risque de propagation systémique, … Il est donc essentiel de les prendre en compte.
Cartographie des risques physiques par pays

Les pays à faible revenu sont les plus exposés aux risques physiques découlant du changement climatique : pays d’Afrique Subsaharienne, pays d’Asie du Sud et du Sud-Est notamment. Nombre des pays les plus exposés aux effets physiques directs du changement climatique sont également les moins aptes à s’y adapter :

Les pays vulnérables ont donc besoin d’aide pour la mise en œuvre des mesures spécifiques d’adaptation au changement climatique (protection des côtes, infrastructures plus résilientes, …). Ils peuvent également avoir besoin d’une aide au développement plus générale pour construire des infrastructures, diversifier leur économie, accroître leurs revenus, ce qui faciliterait aussi la gestion des incidences du changement climatique.
Il est essentiel de pouvoir évaluer et mesurer le risque physique afin de l’intégrer dans les modèles et de le prendre en compte. Plusieurs méthodes existent pour l’analyser et le quantifier :
Analyse des évènements historiques
Évaluation de la fréquence, de l’intensité et des zones géographiques touchées par des événements météorologiques tels que les tempêtes, les inondations, …
Modélisation climatique
Simulation de futurs changements climatiques et évaluation de la façon dont les facteurs climatiques évolueraient dans le temps (ex : projection des températures, précipitations, …), donc estimation des risques futurs associés.
Évaluation des vulnérabilités
Évaluation de la fréquence, de l’intensité et des zones géographiques touchées par des événements météorologiques tels que les tempêtes, les inondations, …
Analyse de l’impact potentiel
Estimation des conséquences potentielles des événements ou des changements climatiques (ex : évaluation des pertes économiques, dommages matériels et humains, …)
L’idée serait de combiner ces quatre méthodes afin d’obtenir l’évaluation du risque physique la plus proche possible de la réalité. C’est de cette manière que s’articule la modélisation du risque de catastrophes naturelles. En effet, ces modèles se décomposent généralement selon 3 modules :
Consiste à modéliser la fréquence de survenance des sinistres ainsi que leur sévérité.
Par sévérité, nous entendons la vitesse des vents pour une tempête, la hauteur d’eau pour une inondation, …
Consiste à quantifier la sinistralité de chaque évènement. Des courbes de vulnérabilité sont établies selon les différentes catégories de risque.
Par exemple, un bien peut être plus ou moins vulnérable selon sa nature (résidentiel, commercial, industriel, agricole, …).
Consiste à calculer les pertes financières dues aux dommages matériels et humains.
Le risque de transition représente les impacts financiers résultant de la mise en place d’une économie bas carbone. Ce risque est caractérisé par une incertitude concernant les modalités de mise en œuvre de la trajectoire bas carbone en termes économiques et sociaux.
Les conséquences incluent une remise en question du modèle d’affaires initial, obligeant les entreprises à placer la décarbonation au cœur de leur stratégie. Selon le secteur d’activité, les impacts de la transition peuvent être :
- Positifs : les énergies renouvelables, une politique de décarbonation fera augmenter la demande pour ce secteur.
- Négatifs : pétrole & gaz.
Tableau de classification des risques
| Catégorie | Exemples de risques |
|---|---|
| Réglementaire |
|
| Technologique |
|
| Marché |
|
| Réputation |
|
| Juridique |
|
Tableau de classification des risques

Les risques de transition climatique varient selon les pays. Les exportateurs de combustibles fossiles et les pays à revenu élevé, gros consommateurs de ressources et émetteurs majeurs de gaz à effet de serre, sont fortement exposés. Cependant, les pays en développement, comme le Tchad, le Nigeria ou la République Démocratique du Congo, sont également vulnérables en raison de leur dépendance aux énergies fossiles, de leur faible capacité d’atténuation climatique et du manque de financements pour une transition verte. Pour ces pays, des investissements massifs en infrastructures durables et en énergies renouvelables sont cruciaux, afin de concilier développement économique et transition climatique mondiale.
Tout comme le risque physique, il est important de pouvoir quantifier ce risque de transition. Pour ce faire, il existe trois grandes étapes :
III. Scénarios Macroéconomiques
Un scénario climatique est une projection de ce que pourrait être le futur climatique de la Terre ou d’une région spécifique, basée sur une série d’hypothèses concernant notamment :
Objectifs : Ces scénarios sont utilisés pour aider les chercheurs, les décideurs politiques et le public à comprendre les risques liés au changement climatique et à planifier en conséquence.
Les scénarios ne sont pas utilisés pour produire une vision définitive de l’avenir, mais plutôt des possibilités plausibles et hypothétiques. Il existe un nombre pratiquement illimité de façons d’atteindre un résultat de température cible particulier.
Les scénarios sont produits à l’aide de modèles gérés et développés par des institutions académiques, des organisations non gouvernementales et des entreprises.
Pour identifier les plus pertinents à adapter à l’analyse financière, les principales sources publiques sont à évaluer sur la base de différents critères :
a
Pluralité des scénarios
Dates de projection
Variables projetées
Granularité des résultats
a
Sur la base de ces critères, les modèles d’évaluation intégrée – ou IAM pour Integrated assessment models – sont les plus utilisés pour la construction de scénarios climatiques.
Les IAM intègrent des éléments de diverses disciplines (économie, climatologie, sciences de l’énergie, etc.) pour comprendre et projeter les impacts des politiques climatiques, des trajectoires de développement économique, et des évolutions technologiques sur le climat et la société.
Construction d’un modèle IAM :
Identification des composantes clés : économie, système énergétique, émissions de GES, climat
Définition des interactions
Sources de données : historiques et actuelles
Calibration des modèles : assurer précision et fiabilité
Scénario de référence : sans changement de politique
Scénarios alternatifs : selon diverses hypothèses
Exécution des modèles : pour simuler les impacts
Analyse des résultats : comprendre les conséquences des différents scénarios
Validation : comparaison des résultats pour validation
Révision & amélioration : intégration de nouvelles données & connaissances
Les scénarios du NGFS
Les scénarios climatiques du NGFS sont les plus utilisés par les institutions politiques, financières et académiques.
Le NGFS (Network for Greening the Financial System) est un réseau de banques centrales et superviseurs financiers regroupant plus de 100 membres qui s’est constitué en 2017 pour produire des recommandations sur le rôle des superviseurs face au changement climatique.
Parmi ses travaux, le NGFS développe des scénarios pour évaluer les impacts potentiels des politiques climatiques et des risques associés.
Pour cela, il se sert en input de modèles :
- Modèles de transition IAM : REMING-MAgPIE, MESSAGEix-GLOBIOM et GCAM
- Modèles de risques physiques : Damage Functions, Natural Catastrophe Models
- Modèle macroéconomique : NiGEM

Grâce aux modèles de transition IAM et modèles de risques physiques, les scénarios climatiques du NGFS sont capables de projeter une multitude de variables liées aux risques physiques et aux risques de transition.

Ces variables sont ensuite utilisées dans le modèle macroéconomique NiGEM _National Institute Global Econometric Model), permettant d’analyser les impacts des risques de transition et des risques physiques sur des indicateurs macro-financiers clés tels que le PIB, les taux d’intérêt, l’inflation, etc.
Réunies, c’est un total de 2315 variables qui sont produites par les scénarios climatiques du NGFS.
Le NGFS produit 7 scénarios climatiques différents basés sur diverses hypothèses politiques, technologiques et socio-démographique. Nous avons sélectionné les 5 scénarios les plus pertinents, présentés dans le tableau suivant :
| Scénarios | Résumé | Réchauffement planétaire 2100 | Réactions politiques | Progrès technologiques |
|---|---|---|---|---|
| Low Demand | Changements de comportement significatifs réduisant la demande d’énergie | 1,4°C | Immédiate | Important |
| Net Zero 2050 | Politiques climatiques strictes dans le but d’atteindre la neutralité carbone aux alentours de 2050 | 1,4°C | Immédiate | Important |
| Below 2°C | Augmente progressivement la rigueur des politiques climatiques dans le but de limiter le réchauffement planétaire à moins de 2°C | 1,7°C | Immédiate et progressive | Modéré |
| Delayed Transition | Peu de réaction avant 2030, induisant des politiques agressives dans l’objectif de limiter le réchauffement planétaire à moins de 2°C | 1,8°C | Retardé et agressive | Faible puis Important |
| Current Policies | Seules les politiques actuelles sont préservées | 3°C | Aucune | Faible |
Selon le scénario climatique choisi, les impacts varient, chaque scénario présentant des risques de transition et des risques physiques spécifiques.
Net Zero 2050
Below 2°C
Risques de transition : faibles, car les mesures climatiques sont introduites tôt et appliquées progressivement.
Risques physiques : faibles grâce à un réchauffement planétaire contenu.
Transition
Risques de transition : élevés, car les politiques mises en place tardivement deviennent agressives.
Risques physiques : faibles grâce à un réchauffement planétaire contenu.
Policies
Risques de transition : faibles, car absence de nouvelles mesures restrictives.
Risques physiques : très élevés, avec des impacts potentiellement irréversibles.

IV. Conclusion
L’analyse des risques climatiques, qu’ils soient physiques ou de transition, ainsi que leur évaluation et les scénarios macroéconomiques associés, constitue une étape essentielle pour comprendre leurs implications. Dans un prochain article, nous approfondirons cette réflexion en examinant comment ces risques peuvent être intégrés dans la modélisation du risque de crédit et influencer les pratiques financières.
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